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  • Alexandre Salcède

Un tombeau pour Evariste

Mis à jour : 13 janv. 2019




Retracer l’existence du mathématicien Evariste Galois (1811 – 1832), dont on ne connaît souvent que le nom mais qui a pourtant révolutionné sa discipline, de sa naissance à Bourg-Egalité à sa mort lors d’un duel romantique, sur fond de révolution de Juillet ; reconstituer l’histoire de ses ascendants, de ses échecs, de sa scolarité chaotique, du miracle in extremis, de sa gloire post-mortem, en s’appuyant sur le peu de documents dont nous disposions (deux portraits, une description sommaire établie par les autorités carcérales, ses lettres et ses manuscrits religieusement conservés par l’Académie qui l’ignora en son temps) : voilà la gageure brillamment relevée par François-Henri Désérable dans son premier roman, en moins de 200 pages.

En dépit de quelques longueurs lorsqu’il est question des barricades de 1830 - mais les leçons d’Histoire m’ennuient toujours dans les romans (à l’exception de l’anecdote savoureuse concernant Robespierre agenouillé dans la boue pour rendre allégeance à Louis XVI, que Désérable considère comme la scène primitive de la Révolution française)-, l’auteur parvient à provoquer l’adhésion du lecteur, à relancer régulièrement son intérêt. C’est que le dispositif dialogique fictif mis en place est particulièrement efficace. Le livre constitue en effet une adresse à une femme que le narrateur nomme « mademoiselle » et dont on ignore tout. A travers cette anonyme, à travers ce « toi » de la dédicace (« Pour Anne, Claire, Hélène, et pour toi, évidemment. »), le narrateur interpelle son lecteur, le prend par la main, le conduit, le séduit.


MICHON LE PERE


Les lecteurs fidèles de Pierre Michon, dont je fais partie, se plaignent souvent de la rareté de ses œuvres. A tort. Car l’auteur des Vies minuscules a fait des émules, parmi lesquels on peut compter des auteurs comme Marie-Hélène Lafon et François-Henri Désérable, qui ont eu l’occasion de dire, tous deux, l’admiration qu’ils portaient à cet écrivain contemporain qui est déjà un classique. Si bien que, même lorsqu’il n’écrit pas, Michon publie. Evariste transpire cette filiation de la première à la dernière ligne. Dès le prélude, un pronom cher à Michon apparaît, le pronom indéfini on : « On ne se méfie jamais assez des doigts. On a tort. » C’est le on des on-dit, de la légende brodée autour des hommes de génie par la rumeur. Celle qui sait tout, ou croit savoir : « On sait qu’à Sainte-Pélagie, il but avec des gens de sac et de corde […]. On le sait parce que Raspail a écrit tout cela. » (p. 109) C’est le pronom des racontars, des évangiles réécrits après coup et, par essence, apocryphes. A propos de la rencontre d’Evariste avec la femme pour laquelle il mourra, Désérable écrit d’ailleurs : « Tout cela n’est qu’une hypothèse, bien entendu. En vérité, on ignore ce qu’il s’est passé rue de l’Ourcine, au printemps 1832. On ne sait pas si Evariste fit la rencontre de Stéphanie sous un arbre de jardin. Et pour tout dire, on n’est même pas certain qu’il y eût un jardin. (C’est dire si on ne sait rien.) » (p.140) L’auteur met donc en doute la vérité du mythe, met en lumière ses insuffisances.

Face à ces lacunes de la postérité, le narrateur mène l’enquête : il se rend, avec sa demoiselle, à l’Académie pour constater la réalité des reliques, pour mettre un doigt, comme Saint Thomas, dans les plaies mortelles du jeune amoureux. Il va jusqu’à se rendre sur les lieux de la dernière demeure : « Le 16 mars, Evariste fut transféré à la maison de santé du sieur Faultrier, rue de l’Ourcine, au n°86. J’y suis allé. Je voulais voir où il a passé les derniers jours de sa vie. La rue de l’Ourcine est devenue la rue Broca. Le numéro 86 d’alors est au 94 d’aujourd’hui. La maison de santé a été détruite après-guerre, dans les années 1950. Un immeuble sans charme a été construit à la place. Des gens y habitent. Ils ignorent, je crois, qu’en ces lieux un génie a fait l’étude de l’amour. » (p.128) Ce déplacement du narrateur sur les lieux réels – pour constater quoi, puisque tout a disparu ? – préfigure celui qui inaugure et qui sert de moteur au dernier roman de François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny. Mais ce n’est pas en se rendant sur les lieux du crime que l’auteur pourra élucider le mystère qui nimbe Evariste. Est-ce d’ailleurs ce qu’il cherche à faire ? Il s’agit plutôt, pour lui, de replacer son personnage dans la lumière dont il a été privé de son vivant. Son travail n’est donc en rien comparable à celui des historiens qui se sont intéressés à la vie du jeune homme et dont les travaux sont cités en bibliographie à la fin du livre.


TRANSFIGURER PAR LA FICTION


Le romancier, à la différence de l’historien, n’est pas assujetti à la vérité. Ou du moins, celle qu’il vise n’est pas du même ordre. Il a la liberté de la composer à son seul désir. C’est ce que fait Désérable en racontant la vie de son héros, en l’érigeant en Rimbaud (de la citation de Michon placée en exergue, issue de Rimbaud le fils, à la scène du duel, où Evariste a tout du Dormeur du val), en poète maudit des mathématiques. Tout se passe comme s’il cherchait à réinjecter du sens dans une destinée injustement privée de gloire et prématurément avortée. Les dernières pages du livre constituent le point culminant de cette affirmation de la toute-puissance de l’imagination, de la fiction sur la réalité : « A mon tour de frapper les cymbales, il y a trop longtemps que j’en meurs d’envie ». (p. 175) C’est ainsi que commence la coda que constitue le dernier chapitre, introduisant une suite de phrases ponctuées par la formule « je veux croire », au cours de laquelle Désérable fait résonner tout l’orchestre de la renommée. Le romancier peint alors une scène inventée de toutes pièces, empreinte d’une tendresse filiale d’une simplicité biblique, qui rappelle les tableaux de Georges de La Tour. On y voit Alfred, frère d’Evariste, se tenir à son chevet, éclairé par la lueur d’une bougie et des larmes. La « grande maison bourgeoise ornée de glycine » de l’enfance d’Evariste, la présence du père adoré, le claquement de doigts de Dieu présent à l’origine de l’univers et de l’œuvre, toutes ces images, savamment construites au fil de la narration, sont reconvoquées au moment de refermer le livre, de sceller le tombeau d’encre et de papier sur la figure transfigurée du génie.



François-Henri Désérable, Evariste, Gallimard, 2015.

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